Songe

Il est six heures du matin, je me suis levé avant le cadran. J’ai passé la dernière demi-heure éveillé, les yeux ouverts, et malgré la puissante lueur de la lune sur la neige et l’évidente beauté qui en émane, je ne pense pas y avoir posé mon regard. Je réfléchissais à certains trucs très importants.

Un peu plus tôt durant la nuit, j’ai fait un rêve que je fais régulièrement, non pas de façon hebdomadaire ou mensuelle, mais au fil des projets de charpente que je réalise. Ceux-ci, au nombre de deux, trois ou quatre par années, finissent généralement par m’habiter jusque dans mes rêves. Certains, plus humbles et posant un challenge moindre à mes compétences, ni feront que de brèves apparitions. Les autres, cependant, peuvent y revenir fréquemment pendant la période de fabrication et s’installer, pleins d’évidences, comme décors principaux de mes nuits.

Je me souviens, après la fabrication de mon premier projet ,(un cabanon pour le chalet de ma mère) d’avoir rêvé plusieurs fois que je visitais le terrain de ce dit chalet, pour y retrouver, avec nostalgie et confusion, trois ou quatre autres structures que j’y aurais semble-t-il construites.

Ces structures étaient toujours étranges, faibles, hautes, complexes sans raison, en fait, dénuées de toute qualité. Je me promenais sur le terrain en me demandant comment j’avais pu prendre toutes ces terribles décisions…

Cette nuit, j’ai fait le même rêve.

Je suis en train de construire, dans l’atelier, un projet dont je vous avais brièvement parlé lors de ma dernière et trop lointaine entrée. Il s’agit d’un pavillon tout en longueur, au toit à deux versants très accentué, qui offrira protection à quatre bassines d’eau chaude. Le projet ira rejoindre une autre de mes charpente à la fonction similaire (réalisée en 2015) dans un Spa de la région de Québec.

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Le pavillon en question. C’est sûr que l’ambiance générale de Sketchup est déjà assez particulière…

Bien que je n’en sois qu’aux premières semaines de taille en atelier, j’ai rêvé cette nuit à l’après montage, comme pour le rêve du chalet de ma mère. Je me promenais sur le site avec le propriétaire et il me tenait au courant de l’état de chacune des structures que j’avais réalisées depuis quelques années, au nombre de huit ou dix. Chacune d’entre elle était étrange, implantée de la façon la plus ignoble. Certaines étaient fabriquées de poutres pas plus grosses qu’un barreau de chaise. Une structure à quatre pans avait été recouverte de stuc en totalité, sauf à un endroit où j’avais visiblement trouvé pertinent de placer trois poteaux à environ deux pouces l’un de l’autre. Le pavillon que je taille en ce moment et que nous venions d’installer dans le rêve était construit à moitié dans une autre charpente hideuse deux fois plus haute, le tout donnant un feeling de tumeur ou d’excroissance pas super cool. Le gazon qui recouvrait le peu d’espace entre ces immeubles incohérents était d’un vert parfaitement artificiel, et la topographie générale était aussi horizontale que dans un jeu vidéo des années 90. J’observai plus attentivement l’installation de notre dernier pavillon et je fis part à mon client de certaines erreurs de montage: nous avons oubliés quatre poutres, ici, là, là-bas et aussi ici, et comme il reste deux chevrons par terre juste ici, je pense qu’on s’est planté à quelque part. Bon, on arrache la tôle et on reprend. Let’s go. Oh mais attend Antoine, on pourrait mettre de la musique, Ben oui, mettons de la musique, Connais-tu le Gap Band? Oui, il y a un système de son ici? Oui, j’ai des speakers dans chaque structure, Ça fait beaucoup de speakers, Oui. Hop, on écoute Lonely Like Me.

 

Bon. Ça a déraillé (de la meilleure façon, soyons francs).

Le message que je voulais partager, c’est que bien que j’aie passé plusieurs heures à travailler sur le design de ce pavillon cet automne, que j’en aie acheté et stocké les matériaux, que j’aie rédigé et signé le contrat, puis retravaillé lors des dernières semaines encore et encore les plans pour me préparer à la taille… c’est vraiment lorsque je prend les outils et que je sculpte le bois que le projet se réveille, grandit et se met à m’habiter. Il prend la place que je lui laisse dans ma tête durant le jour et, la nuit venue, en prend un peu plus.

Avant de vous laisser, je veux émettre un commentaire officiel sur le Spa de mon client avant de me faire chicaner: il est en tout point opposé à ma description onirique, et j’ai assez confiance qu’on n’oubliera aucune poutre lors du montage du pavillon ce printemps. 🙂

À la prochaine.