Arêtiers

Salut à toi, généreux lecteur. Encore une fois, tu prend le temps de lire ce long texte hebdomadaire sur un sujet qui ne t’intéresse peut-être même pas tant que ça (à la base!). Les minutes que tu t’apprêtes à passer devant ton écran sont précieuses pour moi, je te remercie très sincèrement 🙂

 

This week on the show : la taille d’arêtiers réguliers, premier réel défi de mathématique du métier. Bien que le cerveau géométrique du charpentier se doive d’être pas mal toujours allumé et que le traçage quotidien soit parsemé d’opérations mathématiques élémentaires, il reste assez simple de fabriquer une structure dont tous les angles sont à 90 degrés, et dont le toit est constitué de deux pentes, l’une contre l’autre (toits à pignons).

Les toits modernes sont presque invariablement composés de pentes normalisées de 1 à 12 sur 12 (échelle un peu bâtarde qui relègue le concept de degrés à la haute science…), mais il n’est pas rare pour les rénovateurs de travailler sur de vieux bâtiments agricoles dont les pentes de toits ne semblent basées sur aucune logique mathématique (36.8 degrés d’un côté, 7,4/12 de l’autre…). J’en déduis qu’on construisait avant selon la longueur des pièces disponibles et en allant chercher le maximum de volume. Ces constructeurs sont parvenus à leur fins sans calculatrice, sans méthode de calcul d’angles… et très fréquemment sans mathématique tout court.

Les structures aux pentes de toits composées (toit à quatre pentes, situations de lucarnes, mansardes, rencontres de deux toits en L… etc.) sont bien plus délicates à fabriquer. Toutes les pièces qui composent la jonction entre les pentes de toits devront être taillées selon des angles dits « composés » qui, à la différence des autres, auront une allure étrange et probablement contre-intuitive pour le néophyte. Évidemment, si ces pièces de bois ne sont pas liées entres elles par assemblage, mais simplement coupées de façon rudimentaire et fixées par des clous, une longue séance d’essais et erreurs pourrait suffire. C’est d’ailleurs de cette façon que bon nombre de vieilles charpentes sont construites au Québec.

Cependant, quand on cherche à fabriquer ces toits en bois assemblé, il faut impérativement avoir une méthode de traçage. Celle-ci est une des clés des différents styles architecturaux à travers le monde : la méthode est intimement liée au résultat! Un œil averti peut détecter quelle méthode de traçage a été utilisée sur un projet installé, par les formes, le style, la précision des coupes, les assemblages choisis, etc.

Ma méthode, c’est un peu n’importe quoi, parce que j’ai appris par moi-même. Elle consiste à copier ce que j’ai pu saisir de celle des japonais, à utiliser la trigonométrie via une calculatrice et à y rajouter ma logique, mes intuitions, mais aussi mes contraintes personnelles. Elle n’est pas statique, elle est « fine-tunée » à chaque projet. Il m’arrive d’être déçu de n’avoir aucune formation traditionnelle complète, mais m’arrêter à cette déception, ce serait nier toute la rigidité esthétique et technique qui vient avec une telle discipline. J’ai tout de même le luxe de pouvoir créer mes propres chemins sans savoir à quels résultats ils me mèneront.

Donc, les arêtiers.

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J’ai acheté mon sumitsubo chez une antiquaire de Kochi, sur l’île de Shikoku. Il m’a coûté 10$, doit avoir une bonne centaine d’année… et il fonctionne parfaitement.

Comme je l’avais mentionné lors du texte sur le rabotage, mes quatre arêtiers ont été dégauchis (un ami cette semaine me faisait la remarque que le terme adéquat pour la tâche qui consiste à redresser une pièce de bois déjà sciée et à ramener ses côtés à angles bien droits est le «dégauchissage » bien plus que l’ « équarrissage », pardon, c’est bien vrai!). J’ai également tracé des lignes de références sur mes faces au sumitsubo (cordeau à tracer – ou chalk-line – japonais). Je dois maintenant tailler à chacun un « chapeau » sur la face du haut, dont les deux pans viendront épouser les pentes de toits.

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Vous pouvez voir le chapeau tracé en bout.

 

Ces arêtiers sont réguliers, c’est-à-dire qu’ils rencontrent le coin du bâtiment à 45 degré (en plan) et que les quatre pentes de toits sont identiques. S’il en était autrement, ce chapeau sur le dessus de la pièce serait inégal et/ou décentré.

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Le dégrossissage des coupes du chapeau est une des rares utilisations de la scie circulaire.

Une fois cette tâche effectuée, j’ai deux assemblages à tailler : celui du haut où les quatre arêtiers se rencontrent, et celui du bas, à la jonction avec le mi-bois des sablières dont je vous ai présenté la fabrication à la dernière publication.

Concentrons-nous seulement sur celui du bas, car il est plus clair visuellement (et que celui du haut est un secret!).

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Le traçage est évidemment l’étape la plus complexe et cruciale.

Je vous simplifierai les explications du traçage en ne vous disant que ceci : les lignes de centre de mes sablières sont rapportées précisément sur mon arêtier via la magie de la trigonométrie appliquée. Les emboîtements devant être coupés seront donc tracés selon ces lignes de références maintenant présentes sur mes sablières et sur mes arêtiers. Théoriquement, si je coupe précisément au milieu de mes traits, le tout devrait s’imbriquer parfaitement, avec quelques coups de maillet.

La première étape consiste à amincir la partie protubérante de la pièce, détail esthétique. On retrace ensuite sur cette nouvelle face les lignes nécessaires… puis on coupe!

L’arêtier terminé, il faut entailler les sablières.

Le premier test est concluant: la pointe de l’arêtier est bien appuyée contre le coin des sablière, c’est le plus important.

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Au final, après quatre jours de travail (pour l’assemblage du haut également) tous les arêtiers s’emboîtent bien, deux d’entre-eux un peu trop bien dans le bas. Après une courte inspection j’ai conclu qu’il ne s’agit pas d’une erreur de traçage comme d’une petite imprécision dans certaines coupes. Il n’y aura aucune conséquence structurelle, mais il faut savoir qu’un jeu dans un assemblage va chercher à s’agrandir avec le temps, pas le contraire. Dans ce cas-ci, ça signifie un petit jour sur le côté de deux arêtiers. Je n’aime pas particulièrement ça, mais ça reste vraiment correct et je me réjouis que tout le reste se soit si bien passé!

Merci d’être passé me lire, revenez bientôt pour des photos du montage!

3 commentaires sur “Arêtiers

  1. J’en reviens pas comment un gars énergique comme toi est capable de tant de patience et de minutie!

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