Rabotage

Bon début de week-end à vous chers lecteurs. Je me lance cette semaine dans le rabotage, art négligé, difficile, un peu méditatif, et presque magique lorsque pas complètement frustrant.

Raboter, c’est l’action de trancher une fine couche d’une superficie donnée de bois. Le but de cette action est généralement de dimensionner une pièce (lui donner une géométrie particulière, appelons cela « équarrir ») ou de lui donner une finition esthétique (faute d’un meilleur mot, disons « polir »). C’est le même outil qui réalise les deux actions, mais rapidement un problème survient:

  • Pour polir une surface, il faut trancher la plus fine couche de bois possible.
  • Pour équarrir ou amincir une pièce efficacement, il faut généralement trancher plus épais, histoire d’atteindre des résultats rapidement.
  • Plus on ôte de bois en un coup de rabot, et plus la lame de celui-ci se désaffûte.
  • Pour trancher une fine couche de bois, une lame doit être parfaitement affûtée.

Bref, pour éviter ce cercle vicieux, il est pas mal judicieux, sinon nécessaire, d’avoir à sa disposition un minimum de deux rabots, un pour équarrir et un pour polir.

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Mes deux rabots standard (Hira-Kanna), un Tsunesaburo 80mm et un Koyama 64mm

Il est intéressant de différencier rabotage et planage, deux techniques à priori très similaires. Le rabotage est l’action d’une seule lame qui se déplace en ligne droite contre la surface qu’elle rabote. Le planage est l’action d’une ou de plusieurs lames fixées à un système rotatif très rapide qui viennent frôler à chaque tour une plus ou moins grande partie de la surface de bois (dépendamment de la vitesse de déplacement du bois). Le planage, en théorie, est un excellent système qui permet de contourner certains des pires problèmes du rabotage. En pratique, la majorité du bois plané doit tout de même être sablé par la suite, car rares sont les planeurs assez bien ajustés, bien aiguisés et puissants pour ne pas laisser de marques.

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Planeur électrique, ici à deux lames. (propriété de Handyman)

 

J’utilise les rabots presque uniquement dans un but de finition. N’étant pas ébéniste, les pièces de bois que j’utilise sont trop massives pour que je leur donne une géométrie parfaite. Cela prendrait un séchage complet, une qualité de bois que je ne peux pas demander continuellement et trop de temps passé au rabot. À la place, j’ai un système de traçage qui simule une pièce parfaite à l’intérieur de mes pièces imparfaites. Cela pose des casses-têtes particuliers, mais permet une liberté dans le choix des essences et de la qualité du bois requis, ce qui a aussi un intérêt au niveau écologique. La majorité des charpentiers ont une méthode de traçage du genre, plus ou moins poussée. C’est un aspect du métier, et un des plus challenging au niveau cognitif.

Comme je n’ai pas besoin de pièces parfaites, je rabote mon bois pour lui donner un aspect lisse, et par le fait même, d’une certaine façon le protéger. C’est un des secrets les plus fantastiques de la charpente japonaise : les poteaux et poutres des structures extérieures sont rabotées à la perfection et ainsi, les fibres du bois franchement tranchées absorbent beaucoup moins l’eau qui les atteint (versus des bois sablés ou bruts). Traditionnellement, aucune huile, cire ou vernis n’est appliqué sur le bois de charpente au Japon… et c’est là-bas que l’on retrouve le plus de structures de bois ayant traversé les siècles. Il faut tout de même mentionner la qualité et la résistance hallucinante du hinoki , cèdre japonais aux fibres serrées utilisé pour les temples depuis plus de mille quatre cent ans.

Revenons donc à nos moutons. J’ai à raboter, pour le projet de pavillon, 4 poteaux, 10 poutres et 20 chevrons de cèdre, puis 4 arêtiers de pin blanc. J’utilise donc mes deux rabots, un pour adoucir la surface (brute à la base) et l’autre pour atteindre une finition quasi-satisfaisante. Une fois le travail fait, des lignes seront tracées et des assemblages taillés puis, quand tout sera testé et prêt à livrer, je repasserai un coup de rabot de finition parfaitement affûté, afin d’atteindre cette fois un fini complètement satisfaisant.

On part donc de ça :

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Ouache

Pour passer par ça avec le premier rabot :

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Bof

Puis par là avec le deuxième :

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Voilà qui est mieux!

Comme les scies japonaises, ces rabots s’utilisent en tirant vers soi, et comme pour les scies, c’est un geste bien particulier. Le corps du rabot, en chêne, n’est qu’un bloc droit dans lequel est taillé un espace pour la lame et la contre-lame (d’ailleurs, avec la petite clé de métal qui retient la contre-lame, ce sont là toutes les composantes de l’outil!). Sa surface inférieure semble droite, mais en fait, elle ne l’est pas. Il faut s’assurer, à l’aide d’un grattoir à lame ou d’un ciseau à bois, d’aller creuser la surface sur sa quasi-totalité dans le but de ne laisser que deux points légèrement protubérants (environ 1 mm) : le nez du rabot, et un espace d’environ un demi-pouce tout juste avant le tranchant. Cette forme permet au raboteur de maintenir une forte pression vers le bas entre les deux points lorsqu’il tire l’outil, créant une infime mais précieuse tension dans le corps de chêne. Cette force est donc répartie entre les deux points uniquement, ce qui favorise l’atteinte d’un point de contact entre la lame et toute la surface du bois. Tout ceci est très technique et peut même sembler tirer vers le charabia, mais détrompez-vous : un rabot japonais parfaitement maîtrisé peut faire des coupes de deux microns d’épaisseur. À titre comparatif et aussi pour le fun, un cheveu humain fait environ cinquante micron, un globule rouge, cinq!

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Schéma d’un rabot, avec les points de contacts exagérés. Comme vous pouvez voir, y’a pas de scanner à l’atelier et je suis bof-bof en dessin 😉

Je n’en suis pas encore là. Raboter, pour moi, représente encore régulièrement un défi. À l’exception de quelques pièces claires de nœuds sciées en quartier sèches et magnifiques, je cours toujours le risque de tomber dans le même piège : les déchirures. Dès que l’on travaille contre les fibres, celles-ci ont tendances à être soulevées et « emportées » par la lame, au lieu d’être simplement tranchées. La contre-lame est là pour nous aider dans ces situations. Placée un chouia après la lame, elle brise les fibres capricieuses et annule leurs tensions. Donc, en théorie, il faut: une lame super affûtée, trancher de très fines couches de bois, bien placer la contre-lame (on parle de quarts de millimètres) , appliquer une pression solide et constante, travailler à grande vitesse, et s’assurer de la géométrie parfaite du corps du rabot. Si le moindre de ces éléments n’y est pas, pouf, ça déchire, c’est pas beau, on recommence!

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Qui a dit qu’un nœud c’était pas beau? Le rabotage de finition fait ressortir le grain et les couleurs, et peut créer d’impressionnantes illusions de profondeurs.

Dans le projet actuel, j’ai d’abord raboté, tracé et taillé toute la base, c’est-à-dire les poteaux et les poutres. Comme je l’ai mentionné plus haut, je n’ai fait qu’un polissage, je n’ai pas changé la géométrie des pièces. Comme celles-ci sont toujours assemblées selon des angles simples, je parviens à créer des joints précis. Cela dit, lorsqu’on arrive aux arêtiers, ce n’est plus la même histoire…

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En rouge: un arêtier. Il fait la jonction entre les pentes du toit, les angles de ses assemblages sont donc « composés ».

Les arêtiers sont des pièces à angles composés, c’est-à-dire qu’ils sont pivotés sur deux axes. Dans le cas qui nous intéresse, ces pièces sont le résultat de la rencontre de deux pans de toits qui  ne vont pas dans la même direction. Évidemment, tracer et tailler ces pièces représente un défi de géométrie appliquée. Les dernières fois que j’ai réalisé ce type d’ouvrage, j’ai approché mon rabotage de la même façon que pour le reste des pièces. J’ai atteint des résultats corrects, mais définitivement moins contrôlés et précis que pour des situations d’angles simples. J’ai d’abord cru que c’était simplement du à la complexité dans les calculs d’angles et leur coupes… pour finalement me rendre compte que ce qui causait cette inconsistance dans les résultats était la géométrie imparfaite de mes pièces. Dans une situation d’angle composé, mes lignes de centres (ma technique de traçage) ne parviennent plus à me fournir une référence suffisante : j’arriverai toujours à des assemblages qui fonctionnent, mais dont les détails sont grossiers. J’ai donc décidé, pour ce projet, d’utiliser mes rabots pour équarrir mes arêtiers. Deux d’entres eux  étaient tordus, j’ai du y passer un peu de temps (environ une heure chacun). Les deux autres étaient dociles, relativement droits et peu noueux, ça a été un charme.

Raboter, ça fait tout un bordel dans l’atelier. En quelques minutes, il s’accumule au sol une dizaine de pouces de feuillures de bois toutes entortillées qui rentrent dans mes bottes, qui s’agrippent à mes pantalons, et surtout dans lesquelles je perds vraiment trop souvent mon petit maillet de bois, celui qui sert à ajuster mon rabot. Car oui, les rabots japonais ne s’ajustent qu’en donnant de petits coups de maillet : sur le dos de la lame pour qu’elle descende plus, sur l’arrière du dai (le corps en chêne) pour qu’elle remonte. C’est si simple, et pourtant, rarement dans ma (courte) vie un objet utile ne m’a autant fasciné. Ce qui se dégage d’un outil au design centenaire extrêmement perfectionné et fabriqué avec savoir-faire et minutie, c’est une impression de puissance phénoménale. Ce qui est vraiment merveilleux, c’est que cette force-là est libérée directement par l’artisan. C’est un bon feeling.

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Merci de votre visite, vos commentaires sont, comme toujours, les bienvenus!

3 commentaires sur “Rabotage

  1. Ces outils japonais sont vraiment extraordinaires. J’ai eu le plaisir de travailler avec une scie dozuki, j’ai pu expérimenté sa finesse de travail comparativement à nos scies occidentales. Je comprends avec cet article qu’il en va de même pour les rabots. Merci pour ce partage! Merci pour l’information technique, que l’on trouve rarement!

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    1. Salut Thierry, merci de participer, c’est motivant!

      L’avantage des scies japonaise est évident à la première utilisation, alors que celui des rabots est plus délicat à découvrir… Il faut apprendre à bien l’ajuster avant de percevoir ses qualités, mais l’effort en vaut la peine!

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