Outils de charpentier

Salut!

Maintenant que tout le monde a une idée de ce qu’est une charpente, qui plus est massive, on peut commencer à jaser du comment qu’on fait ça. Chaque jonction entre deux (ou plus) pièces de bois consiste en un assemblage, c’est-à-dire que chacune de ces pièces sera sculptée de façon à s’imbriquer avec l’autre, Lego-style. Ce qui nous intéresse, aujourd’hui, c’est avec quoi tailler ces assemblages.

J’ai eu la chance en 2013 d’aller au Japon et de rencontrer des forgerons d’outils de menuiserie. Je leur ai passé différentes commandes et je suis revenu au pays avec un kit de base, auquel s’ajoute régulièrement des pièces ici et là. C’est un revendeur d’outils australien, Stuart Tierney, qui a rendu possible cette expérience. Lui-même est basé au Japon, sur l’île de Shikoku, et son entreprise consiste à faire le (souvent difficile) lien entre clients internationaux et artisans forgerons japonais. Il m’a aidé à organiser une journée de rencontre avec trois artisans, et m’a remis en personne les outils quand ils furent prêts. Stuart est ma principale ressource lorsqu’il s’agit d’acheter tout ce qui a trait aux outils japonais. Voici son site si l’envie vous prend de faire de folles dépenses: www.toolsfromjapan.com

DSC03976
La forge de Koyama-san (son bandana bleu au premier plan!) que j’ai visité en 2013. Son employé est en train de travailler un ciseau à bois au marteau mécanique.
20130124182309a69
M. Uozumi, fabriquant des réputés rabots Tsunesaburo, et moi-même, un peu pompettes en train de jaser au bar en attendant nos yakitoris. 

Il ne sera question ici, histoire de nous contraindre un peu, que des outils absolument nécessaires à la taille d’une charpente de bois (à partir de poutres déjà équarries ou sciées). En voici la courte liste :

Une scie

Un ciseau à bois

Un maillet

Une pierre à aiguiser

Un vilebrequin

Une équerre

Un ruban à mesurer

Un crayon

IMG_3591
Il suffit d’un investissement de quelques centaines de dollars pour se lancer dans la fabrication de charpentes massives assemblées.

Avec ces outils, il est théoriquement possible de fabriquer la grande majorité des assemblages principaux, et, donc, à peu près n’importe quelle structure de bois.

Les scies japonaises coupent, à la différences des nôtres, sur le mouvement du retour vers soi. La différence est évidente et convaincante à l’essai, d’où la grande popularité de ce type de lame partout dans le monde. Il est toujours plus facile de ramener précisément un objet vers soi que de le propulser vers une cible à distance. La scie, lorsqu’on la tire, veut toujours revenir vers soi. L’ouvrier se place donc derrière sa coupe, bien centré, et peut mettre toute sa force sur la scie sans craindre que celle-ci ne dévie de sa course. Cette aisance permet un avantage dans le design de la scie : étant moins sujette aux problèmes de contrôle, elle peut être beaucoup plus fine, et ainsi trancher beaucoup plus vite (car elle a beaucoup moins de bois à couper!). Cela dit, gare à celui qui repousse la lame avec la même force qu’il la tire : si elle rencontre la moindre résistance, elle peut plier et même briser d’un coup sec. C’est un rythme fascinant: lorsqu’on tire, on met toute la gomme, et quand on pousse, on relâche la tension, soulève un peu la lame et la glisse délicatement vers le fond du trait. Utiliser une scie japonaise demande donc de rester en tout temps alerte (ce qui est une bonne chose de toute façon quand on scie!), mais offre une précision et une vitesse de coupe inégalée.

Un tenon de trois pouces par sept pouces avec épaulement se coupe en six traits de scie. C’est un exemple parfait où l’outil manuel peut être plus rapide que la machine. Une scie ronde ne peut tailler un tel tenon entièrement, il restera toujours une section à terminer à la main. Parfois, la simplicité d’utilisation l’emporte. Pas de masque, pas de coquille, pas de fil éléctrique, pas de poussière.

IMG_3586
Quand les fibres du bois sont droites, saines, sans nœuds et bien sèches, il est possible de scier directement à la ligne pour obtenir la bonne dimension immédiatement. Sinon, quelques coups de ciseau seront nécessaires, comme sur cet exemple.

Le ciseau à bois est mon outil préféré, peut-être parce que jusqu’à l’âge de 18 ans, je ne savais pas du tout ce qu’était un ciseau à bois. N’en ayant jamais vu (on vient de loin!), j’essayais de m’imaginer quelle forme pourrait avoir un couteau pour le bois. J’en ai finalement récupéré deux ou trois dans les vieux outils de mon grand-père, et j’ai été charmé par l’élégance et la simplicité du design. Un ciseau à bois, c’est un tranchant droit, un manche droit et c’est pas mal tout. C’est si simple, et pourtant si délicat à utiliser, du moins à maîtriser. Mis à part des différences au niveau de la forge, les ciseaux à bois sont grosso modo pareils partout sur terre. Leur utilisation ne s’explique pas. La première mortaise que j’ai creusé était horrible, chaque fibre était arrachée, il n’y avait aucune face plane et la tâche avait été pénible et terriblement longue. Aujourd’hui, mes mains savent bien mieux où aller, elles connaissent les pressions qui doivent être appliquées, les angles de coupes efficaces…

Surtout, le ciseau a bois est l’outil qui en dit le plus, selon moi, sur le bois. Connaître une essence de bois, c’est (entre autre) savoir comment la travailler sans que ce ne soit un combat. Ce n’est pas seulement une question d’observation du sens des fibres et de leur densité, mais une habitude, une relation, un peu comme jouer d’un instrument de musique ou maîtriser la cuisson des aliments. Ça s’apprend en le faisant.

Le maillet, simplement, sert à frapper sur le ciseau à bois. Il n’a qu’à être confortable et d’un poids adéquat. Les charpentier occidentaux utilisent souvent des maillets de bois, que je trouve personnellement bien trop léger pour leur taille. J’utilise simplement des marteaux japonais en acier, mais n’importe quel marteau ferait l’affaire.

La pierre à aiguiser est absolument nécessaire, car un ciseau à bois émoussé est tout simplement inutilisable, parfois même dangereux. L’art de l’aiguisage est un monde en soi, fascinant et ardu. De très nombreux objets tranchants modernes sont conçus pour ne pas avoir à être aiguisés (c’est-à-dire qu’ils sont fait d’aciers trop durs dont le tranchant durera longtemps, mais qu’ils seront par la suite rendus obsolètes et jetés), c’est dire à quel point c’est un élément important. Un ciseau à bois aiguisé à la pierre peut durer des décennies à un menuisier professionnel, si celui-ci accorde de nombreuses heures de travail à son entretien.

IMG_3588
Un de mes ciseaux, qui après 4 ans d’usure est encore comme neuf.
oirenommi
Un ciseau à la moitié de sa vie.
Vintage-Old-Japanese-Chisel-Nomi-14mm-Woodworking-Carpentry
À la fin, la lame est si courte que le ciseau n’offre presque plus d’appui… ces ciseaux courts ne sont utilisables que par ceux qui leur ont donné leurs formes…

Le vilebrequin est une perceuse manuelle, qui, équipé d’une mèche affûtée, transperce 6 pouces de cèdre en moins d’une minute. Il est nécessaire d’avoir un outil pour faire des trous, car plusieurs assemblages sont barrés avec des chevilles de bois franc. Personnellement, je perce des trous ronds avec l’humble (et un peu croche!) vilebrequin de mon grand-père, puis, au ciseau à bois, j’équarrie ces trous pour y insérer des chevilles carrées, autre élément esthétique emprunté au Japon, mais aussi à l’ébénisterie occidentale. Si vous avez une armoire de pin antique québécoise traditionnelle chez vous, allez jeter un coup d’œil: les chevilles seront très probablement carrées.

unnamed (3)
Trou carré dans un poteau de pin blanc pour une cheville de cerisier. Une fois nettoyé au ciseau, on ne voit plus l’oeuvre du vilebrequin.

Il faut nous rendre à l’évidence : je n’aurai pas le temps de parler de tout sans en endormir quelques-uns 🙂 Remettons les outils de traçage à une autre fois. D’ici-là, une prochaine entrée sera consacrée à vous présenter le pavillon que je suis en train de fabriquer.

Merci de votre lecture! Vos commentaires sont toujours les bienvenus!