C’est quoi une charpente?

La charpente est le squelette structural d’un bâtiment. C’est un système de membres connectés entre eux qui permet à un volume de préserver sa forme, de supporter les forces des vents, des neiges ou encore des tremblements de terre. La charpente en tant que telle n’est qu’une composante du bâtiment, elle dépend généralement d’autres éléments tels la toiture ou les fondations pour assurer sa cohésion. La structure en tige de métal ultra-légère d’une tente de camping est une charpente, tout comme les milliers de piliers, de poutres et de chevrons d’une pagode japonaise. Une charpente n’est pas monolithique, elle reçoit et distribue les charges via ses membres (on dit qu’elle est ponctuelle), à la différence, par exemple, de murs en maçonnerie. Le comparatif le plus évident est le corps animal, dont les os forment un genre de charpente. Bien qu’étant les éléments les plus rigides de l’ensemble, les os, tout comme les poutres, ont leur plasticité, leurs faiblesses, leur limites, mais aussi leur potentiel de réparation et d’adaptation. Dans plusieurs temples japonais, certains bas de poteaux des portails extérieurs ont été remplacés, et l’assemblage apparent qui résulte de cette réparation impressionne les visiteurs : il est exactement comme une cicatrice, signe de vulnérabilité et de force à la fois.

Les maisons modernes sont encore en majorité construites autour de charpentes, mais celles-ci sont constituées de pièces plus petites et plus nombreuses que pour les maisons d’autrefois. L’utilisation de montants de 2×6 aux seize pouces (méthode conventionnelle moderne) possède plusieurs avantages : les matériaux sont légers et aisément manipulables, le coût de chacun d’eux est minime, et ainsi les erreurs de coupe n’ont qu’un impact négligeable, les forces sont réparties beaucoup plus uniformément vers les fondations, ce qui permet une « solidarité » entre les membres : si, dans un mur du genre, un des montants vieillit mal, fend sous un clou, ou qu’un de ses nœuds diminue grandement sa capacité structurelle, il sera « pris en charge » par ses voisins, nombreux et rapprochés.

En charpente massive, comme le nom le dit, les pièces de bois sont larges, longues, lourdes et fortes, même individuellement. Si on compte les pièces du squelette du toit d’une vieille église européenne, on arrivera probablement à un nombre moins élevé que pour les « truss » préfabriquées d’un banal bungalow nord-américain. On pourrait construire aujourd’hui des charpentes de toits d‘églises aux formes traditionnelles (je suis d’ailleurs persuadé qu’on le fait fréquemment) avec ce système de truss sans y perdre quoi que ce soit en terme de qualité structurelle, et en y gagnant énormément niveau coûts. Les mauvaises langues (dont parfois je fais partie!), diront que ce n’est que quand les grands projets modernes auront traversés les siècles (et même les millénaires) que nous saurons vraiment ce qu’il en est de leur durabilité. Je suis curieux d’avance pour mes petits-petits-petits-(…)-enfants!

Si l’on retourne à la définition de base de la charpente, on y retrouve donc un ensemble de membres connectés entres eux. Si les membres d’une charpente moderne sont bien différents de ceux d’une maison du 15ème siècle, les connections qui les lient le sont tout autant. Alors que la majorité des grands peuples se sont fiés depuis quelques millénaires sur l’art de lier les pièces de bois entres elles via des assemblages sculptés, nous avons tous basculés tranquillement depuis quelques centaines d’années vers l’utilisation d’éléments de jonction en métal : clous, vis, tire-fonds, plaques d’acier, câbles, etc. Ceux-ci parviennent à parfaitement remplacer les anciens assemblages, du moins au niveau structurel. Ils ont également ouvert la porte à de bien plus larges possibilités de design. Les formes et espaces complètement fous de certains bâtiments modernes auraient donnés des maux de têtes terribles aux charpentiers d’antan; ils n’auraient simplement pas su les recréer.

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Le musée Oscar Niemeyer, architecte brésilien célèbre dont la quasi totalité des ouvrages auraient été impossible à fabriquer en bois assemblé, non pas à cause de leur taille, mais de leur formes.

Voilà pour les grandes lignes. Ce dont il sera question sur ce blogue, vous l’aurez deviné, c’est de charpentes beaucoup plus proches des anciennes traditions. Je dis beaucoup plus proche, car les structures que nous fabriquons ne sont pas traditionnelles. Nous ne respectons aucun code, aucun style ni technique en particulier. En fait, notre approche passéiste est étonnamment moderne (!) : c’est le luxe de la mondialisation, soit l’accès à l’information et l’ouverture aux autres cultures, qui nous permet d’intégrer à nos designs des éléments empruntés aux traditions de différents peuples.

J’aime beaucoup emprunter une direction et la pousser aussi loin que possible. Ainsi, je m’efforce de réutiliser régulièrement certains éléments qui me parlent et auxquels je crois, comme le contreventement horizontal et les poutres courbes (aux formes naturelles), deux éléments définitivement japonais à la base. Je crois que c’est en refaisant les mêmes gestes encore et encore que l’on développe ses compétences en profondeur. J’estime que chaque projet que je réalise doit être mieux réussi que le précédent, mais parfois cette amélioration est délicate : quelques pouces en moins dans le débord de toit, un assemblage qui résistera un peu mieux à la torsion, une poutre principale juste un peu plus massive… etc.

Courbes et cv horizontal
Le contreventement horizontal sur la gauche, et une pièce à la courbe naturelle sur la droite.

 

(Il serait ennuyeux de présenter ici les différents membres d’une charpente massive avec leur nom (en trois langues), leur dimensions standard, d’où qu’ils viennent et pourquoi qu’ils sont là. On examinera plus en détail les éléments de structure du prochain projet de pavillon en temps et lieu.)

Cette (très) maigre présentation de la charpenterie ne se terminera pas par un jugement sur ce qui est mieux et ce qui est moins bon. Il peut être bien emballant de débattre des avantages et inconvénients de chaque méthode et approche (et ne vous laissez pas berner par la simplicité de ce court texte, il y a des milliers de façons de construire une maison: en bois, en métal, en pierre, en béton armé ou pas, plastique imprimé, pneus recyclés, terre battue ou crépis de crottin) mais cela ne m’intéresse pas vraiment. Si il y a dans mon métier une part d’engagement, je ne la vois pas comme étant « ce que je fais » versus « ce que d’autres font », mais bien comme l’idée qu’il serait intéressant d’encourager le travailleur manuel d’aujourd’hui à creuser, à plonger dans son métier, à se laisser guider par lui, avant tout, avant de le maîtriser, avant de vouloir le contrôler et en faire un simple outil à richesse. Ce qui m’embête avec le métier de constructeur québécois moderne, c’est que rien, ou si peu, dans sa structure, sa culture, ses lois et ses politiques, n’invite ses ouvriers à y gagner plus qu’un salaire assuré. L’ensemble de ce système est basé sur l’argent et le contrôle, au grand dam d’une grande variétés d’éco-constructeurs, scientifiques, artisans, auto-constructeurs, honnêtes travailleurs, patenteux et autres curieux.

Merci de votre lecture et de vos commentaires!