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Salut à tous!

Je me présente, Antoine La Mothe, charpentier artisan. Je débute ma saison 2017 en lançant ce blogue où je compte partager, au fil des semaines, les aspects les plus singuliers et les plus captivants de mon métier.

Tout d’abord, une petite présentation personnelle, pour vous mettre en contexte. Je suis artisan depuis environ 6 ans, membre du CMAQ depuis l’an dernier. J’ai travaillé, presque toujours seul et à mon compte, dans divers ateliers de la région de Sutton en Estrie, en attendant de m’installer dans celui qui m’appartiendra et que nous devrions construire au courant de la prochaine année.

Premier atelier
Projet de cabanon dans mon premier espace de travail en 2011 au coeur du village de Sutton

Je me suis intéressé à la charpente traditionnelle à la fin de l’adolescence, principalement par désir de m’auto-construire un refuge dans la nature, rêve qui m’apparaît aujourd’hui comme assez répandu chez les jeunes (hommes, généralement) qui quittent leurs parcours scolaire sans trop savoir ce qu’ils sont, ni où ils s’en vont. Je n’ai jamais construit ce refuge personnel, car mon esprit, un peu par hasard, s’est arrêté en chemin : dès mon premier projet (amateur) de charpente massive, j’ai cru percevoir le potentiel qui se cache derrière une méthode de travail artisanale. Je me suis équipé des outils de base, je me suis trouvé un premier espace où travailler et j’ai cherché d’autres contrats.

Deuxième atelier
Projet prêt à être livré et assemblé, en 2013

Six ans plus tard, je comprends beaucoup mieux ce qui m’a appelé vers le métier, et je sais aujourd’hui que la richesse que j’en retire ne provient pas directement des tâches particulières associées à l’ouvrage de charpente, mais bien de l’état d’esprit avec lequel je m’efforce de les effectuer. J’aurais pu, plus jeune, rester accrocher à la poterie, à la forge, à la cuisine ou même à l’enseignement ou à la comptabilité, pour au final en être autant satisfait : c’est l’approche qui compte. Le métier de charpentier, il est vrai, fitte particulièrement bien avec la façon dont je fonctionne, que ce soit au niveau du corps ou de l’esprit, mais cela est très personnel. Je me considère très chanceux d’avoir comme activité principale un ensemble de tâches et défis qui me plaisent et m’amusent constamment.

Ce que je m’efforcerai de vous présenter ici, ce sont les différentes étapes qui mènent à la réalisation d’un projet de charpente typique de mon atelier. Mon approche diffère de celle généralement préconisée au Québec. J’ai trouvé, via des blogues et des communautés d’artisans, plusieurs cas d’entreprises personnelles similaire à la mienne, mais elles sont presque toutes basées aux États-Unis et en Europe. Cela dit, sans en avoir de preuve, je crois qu’il reste peut-être dans notre province quelques artisans charpentiers d’une ancienne vague, éparpillés sur le territoire, et cachés car ne s’affichant sur aucun média. Je me trompe peut-être : l’histoire singulière du Québec n’a malheureusement pas permis à une vraie culture artisane de s’instaurer et de persister, mis à part peut-être dans quelques domaines bien particuliers. L’absence de guilde traditionnelle et d’un système de transmission des connaissances structuré a finalement permis au mode de travail industriel de prendre la quasi totalité des parts de marché (dans la quasi-totalité des secteurs!). Je sais toutefois qu’une renaissance de l’artisanat est définitivement en cours en occident, et que le Québec est dans le coup. Je le vois beaucoup dans la restauration : des boulangers au four à bois, des agriculteurs permacultivateurs, des brasseurs de bière maison, etc. Dans mon domaine, quelques exemples se démarquent, comme les Artisans du Fjord qui forment un merveilleux regroupement de bâtisseurs à la main.

J’ai encore, après tout de même plusieurs années et projets à mon actif, beaucoup de difficulté à définir l’esprit artisan. Il est dur à saisir et frustrant à intellectualiser, possiblement car il consiste en fait souvent à éviter l’intellect au profit d’autres types d’intelligences. J’ai tout de même trouvé, dans des témoignages et écrits japonais et français, beaucoup d’histoires et anecdotes qui relatent de sentiments similaires aux miens. Un exemple :

« La décoration, la composition esthétique de la construction tout entière de la pagode nippone, tout dépendait et dépend d’un architecte ignorant la géométrie, la physique, l’art de dessiner, la mathématique, parce que l’architecte traditionnel ne reçoit aucun enseignement… Il doit tout inventer lui-même. »

Ce passage du bizarroïde « Principe Unique de la philosophie et de la science d’Extrême-Orient » par Georges Oshawa est, malheureusement, exagéré et sensationnaliste, mais il révèle tout de même quelque chose d’intéressant : la possibilité d’une connaissance pratique poussée et complète sans nécessairement passer par l’apprentissage théorique, au cours duquel on insère trop souvent dans le cerveau de l’élève des techniques dont on ne se soucie guère qu’il comprenne leur origine et qu’il en fasse la découverte. En gros, l’acte d’apprendre est aussi important que la chose apprise. L’auteur exagère quand il affirme une absence d’enseignement… en vérité, les apprentis charpentiers ont de très longues formations, mais elles sont énormément basées sur l’observation, l’imitation, et, en effet, la répétition des mêmes erreurs que celles qu’ont rencontrés leurs maîtres, et les maîtres de leurs maîtres. J’ai l’intuition qu’il y a dans cette idée le potentiel d’un apprentissage moins superficiel et plus stimulant que celui que l’on retrouve généralement dans nos classes, du moins pour les métiers manuels.

Bien qu’assez désagréable au quotidien, mon expérience de travail avec un charpentier français Compagnon du Devoir m’a tout de même révélée une notion fondamentale de leur façon de transmettre les connaissances : c’est à l’élève d’aller chercher l’information. L’homme avec qui j’ai travaillé pendant six mois était insatisfait de son poste, des travaux que nous réalisions, il était en période de désinvestissement total dans l’entreprise (qui culmina par sa démission), mais malgré sa négativité tenace et ses sautes d’humeur, il prenait plaisir à tester ma curiosité, à susciter en moi des questionnements. Il ne me révélait pas de secrets (il les gardait pour lui car il les avait chèrement acquis en une décennie de formation!), mais il m’offrait les occasions de les découvrir par moi-même. Il avait un sale caractère et nous ne nous sommes plus jamais reparlé, mais j’en garde un bon souvenir!

Mon approche, donc, est basée sur deux principes : le « sur-mesure » et la qualité.

Le « sur-mesure », c’est d’aborder absolument tous les éléments de la construction comme étant uniques, imparfaits et souvent complexes. Prendre conscience de cette réalité, c’est prendre conscience qu’il est regrettable de traiter ces éléments comme des systèmes standardisés. C’est un peu l’opposé de l’industrialisation. Les outils, les matériaux, le design général de l’ouvrage, son implantation dans le décor, les assemblages de bois utilisés, tout est unique. Deux rabots ne donnent pas le même résultat, deux nœuds dans une même poutre de pin n’auront pas le même impact structurel, deux chevrons ne tordront pas dans le même sens… etc. Au final, oui, c’est plus long, mais c’est une réalité que j’adore défier : améliorer le rendement, accélérer la construction et ainsi diminuer les coûts sans passer par la standardisation. Ce qui résulte de cette approche, ce sont des projets qui possèdent une identité cohérente.

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Pavillon au style balinais, dont tous les éléments de design (la vue du bâtiment à partir de la maison, versus ce qu’on y voit quand on y est assis, les poteaux aux formes naturelles, le plafond en mandala, le plancher surélevé, la texture du bois et même le trajet qui mène au pavillon) ont été élaborés dans le sens de l’utilité du projet, soit la méditation.

L’autre aspect, c’est la qualité, c’est-à-dire le soucis d’atteindre les plus hauts niveaux de solidité, de durabilité et d’écologie possible. Ces caractéristiques seront toujours fortement influencées par les budgets, mon objectif est donc de me rapprocher le plus possible du potentiel selon les limites applicables. Sur tous mes projets, j’essaie d’utiliser du bois local, relativement sec, de bien le protéger des intempéries (via un design réfléchi en ce sens) et de l’assembler en une structure dont la forme restera la même pour des centaines d’années (oui oui! Il suffit d’un bon entretien et d’éviter les catastrophes!). La notion d’esthétique est évidemment plus délicate à évaluer sur une échelle qualitative, car je crois qu’elle naît d’un alliage bien subjectif des goûts du client et de ceux de l’artisan, mais il est tout de même vrai qu’un des obstacles les plus féroces à la longévité des bâtiments est… leur laideur. Une quantité hallucinante de matériaux en parfaite condition sont détruits et jetés chaque jour parce qu’ils ne sont plus à la mode, c’est-à-dire parce qu’ils ont été conçus et posés sans vision esthétique à long terme. C’est là un gros défi à relever, mais il a une dimension écologique surprenante et il me semble nécessaire d’en tenir compte en tout temps.

J’ai en tête, pour les premières entrées de ce blogue, de définir ce en quoi consiste une charpente massive, puis de vous présenter les outils que j’utilise. J’entreprend actuellement la construction d’un petit pavillon de jardin en cèdre, et je vais aussi en détailler ici certaines étapes intéressantes.

Le but de ce blogue, c’est de créer des liens, et de susciter des réactions, des questions, des critiques. Je vous invite donc tous fortement à partager vos commentaires, de tout ordre qu’ils soient (dans le respect bien sûr!), dans la section indiquée au haut de la publication.

Je vous remercie de votre lecture, et vous invite à la poursuivre!

Antoine La Mothe

3 commentaires sur “Bienvenue!

  1. Ah! Quand l’art de fabriquer se conjugue à l’art de bien s’exprimer, ça inspire et développe une meilleure définition de ce que sont la beauté et la création. Merci Antoine de partager ainsi ta passion et ta vision.
    Jean H.

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