Pavillon

Salut à tous!

Je vous présente aujourd’hui mon projet actuel, que je vous décrirai étapes par étapes et de façon plus technique dans les prochaines semaines.

Je sous-loue actuellement un espace de travail au village de Sutton pour y tailler la charpente d’un pavillon de jardin en cèdre et pin. L’étape de la taille, bien qu’étant longue et dynamique, n’est pas la première d’un projet. Celui-ci a débuté à l’automne dernier quand mes clients et moi avons dessiné la structure et que le bois a été acheté. C’est un projet simple, assez typique de ce que nous réalisons habituellement, et ainsi tout s’est fait assez rapidement, mais il faut parfois de nombreux mois de travail avant de passer une commande de matériaux, et, quand la situation le permet, quelques années de séchage pour permettre au bois de se stabiliser avant qu’il soit taillé.

Il s’agit d’une structure carrée de 9 pieds de côté au sol, avec un plancher surélevé et un toit à quatre pentes qui sera couvert de bardeaux de cèdre. Il s’agit d’une version désorientalisée (et même désorientée!) d’un pavillon réalisé en 2014. Nous avons baissé le plancher, équarrit les poteaux, accentué la pente du toit et ôté la courbe de celui-ci. Les quelques détails ornementaux qui s’ajouteront seront aussi dans une esthétique différente. Nous avons gardé la même composition de toit, qui est agréable à regarder d’en dedans comme d’en dehors.  Nous avons aussi conservé des éléments-clés : toit à pentes composées, débords de toit généreux, poutres sablières assez basses, bois fini au rabot.

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Je disais désorienté, car le bâtiment est implanté de biais, de façon à ce que deux des côtés soient ouverts et que les deux autres soient fermés. Comme vous pouvez le voir sur la modélisation, il ne s’agit pas de fermer un mur, mais de condamner l’accès via une pièce de bois horizontale à hauteur d’une main courante. La présence de cette pièce sur deux côtés aux axes différents nous permet de contreventer le bâtiment sans l’utilisation de pièce à angle, communément appelée « jambe de force », ou encore « brace » en anglais. Ces éléments angulés ne me plaisent pas à prime abord, mais il sont parfois complètement inévitables. Il s’agit alors de les intégrer adéquatement, ce qui n’est pas nécessairement facile. Je suis toujours heureux de pouvoir fabriquer une structure libre de jambe de force, j’en fais ma marque de commerce. Dans ce cas particulier, les pièces horizontales pourront servir de supports à un comptoir de frêne sur lequel sera, on l’espère, déposés verres de vins, romans, lunettes de soleil et autres objets agréables.

 

Encore dans le but de contreventer la structure tout en ajoutant à son apparence, le plancher et sa structure sont parties intégrantes du pavillon, c’est-à-dire qu’au lieu de déposer les poteaux sur une terrasse indépendante préfabriquée, ceux-ci sont directement posés sur les pieux de fondation et la structure de la terrasse vient s’y fixer à une hauteur donnée. La différence, c’est que les poutres de la terrasse agissent de la même façon (avec un moindre effet tout de même) que les pièces horizontales dont nous avons parlé plus haut : elles barrent les poteaux les uns aux autres, et, par leurs assemblages, ajoutent à la rigidité du bâtiment.

Le toit est très simple dans sa forme et dans ses éléments de charpente, mais vous verrez dans les prochains épisodes de ce blogue que la taille d’arêtiers (qui plus est s’ils se joignent tous au sommet) est très complexe. C’est une des merveilles du métier : ce qui fait la réussite d’un toit du genre, c’est l’apparente simplicité des assemblages, mais ce qui fait cette apparente simplicité, c’est le casse-tête qui se cache derrière! On me dit souvent à quel point il est dommage que tout le travail de sculpture soit caché, et c’est vrai qu’après avoir passé des heures dans l’atelier, la pensée peut traverser l’esprit, mais, en fait, il n’en est rien. Le meilleur moment pour célébrer le travail de taille, c’est au montage, en assemblant les pièces! Ensuite, chaque assemblage joue son rôle et, s’il le fait bien, permet à une beauté plus subtile d’apparaître. C’est celle-ci qui est la plus dure à atteindre!

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Ça prend ça…
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…pour faire ça!

Un des éléments du processus de design qui me plait beaucoup, c’est le choix des dimensions des pièces. Tout constructeur moderne est habitué à utiliser des dimensions standard, c’est-à-dire des multiples de deux pouces. C’est bête, car parfois, c’est un 5×8 que ça prend, comme ici, dans le cas de nos arêtiers. Je dis que c’est bête, parce que les fournisseurs de matériaux n’aiment pas s’éloigner des mesures standard et que ça me cause parfois des ennuis, mais en réalité, c’est une façon tellement simple de donner une identité particulière à un projet. Je vous le garantie: que vous soyez menuisier, cuisinier ou informaticien, vos yeux de nord-américains sont profondément habitués aux dimensions de bois standardisées. Une structure faites de dimensions « sur mesures » attirera un regard différent, ce qui peut être utilisé à bon ou moins bon escient.

En charpente traditionnelle, on tend, avec raison, à choisir des pièces plus grosses que le nécessaire, car le bois ôté dans la taille des assemblage doit être pris en compte. Par exemple, les sablières (poutres horizontales au haut des murs) du pavillon font 6″ par 9″. Pour répondre correctement aux charges verticales apportées par le toit (et la neige), elles auraient pu être plus étroites d’un ou deux pouces (6×8 ou 6×7), mais les assemblages à leurs coins sont probablement les éléments structuraux les plus important du bâtiment au complet, et ceux-ci seraient impossible à bien tailler dans moins de 9 pouces d’épaisseur. Le bois « en trop » qui reste sur les poutres là où il n’y a pas d’assemblage me servira d’espace où aller ajouter des éléments de sculpture qui n’affecteront pas leur intégrité structurelle.

Dimensionner les pièces est donc une étape importante qui aura un gros impact sur la qualité structurelle et sur le « mood » d’un bâtiment.

Tout le bois de la charpente a donc été scié sur mesure puis livré et séché pendant quelques mois. Il s’agit principalement de cèdre blanc de l’est, qui est en fait un thuya. C’est un bois mal-aimé par plusieurs mais que j’adore. Les pièces ont donc récemment été livrées à l’atelier, où j’ai d’abord entrepris une première phase de rabotage, art merveilleux dont je vous livrerai les plus grands secrets lors de la prochaine entrée!

Merci de votre lecture!

Outils de charpentier

Salut!

Maintenant que tout le monde a une idée de ce qu’est une charpente, qui plus est massive, on peut commencer à jaser du comment qu’on fait ça. Chaque jonction entre deux (ou plus) pièces de bois consiste en un assemblage, c’est-à-dire que chacune de ces pièces sera sculptée de façon à s’imbriquer avec l’autre, Lego-style. Ce qui nous intéresse, aujourd’hui, c’est avec quoi tailler ces assemblages.

J’ai eu la chance en 2013 d’aller au Japon et de rencontrer des forgerons d’outils de menuiserie. Je leur ai passé différentes commandes et je suis revenu au pays avec un kit de base, auquel s’ajoute régulièrement des pièces ici et là. C’est un revendeur d’outils australien, Stuart Tierney, qui a rendu possible cette expérience. Lui-même est basé au Japon, sur l’île de Shikoku, et son entreprise consiste à faire le (souvent difficile) lien entre clients internationaux et artisans forgerons japonais. Il m’a aidé à organiser une journée de rencontre avec trois artisans, et m’a remis en personne les outils quand ils furent prêts. Stuart est ma principale ressource lorsqu’il s’agit d’acheter tout ce qui a trait aux outils japonais. Voici son site si l’envie vous prend de faire de folles dépenses: www.toolsfromjapan.com

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La forge de Koyama-san (son bandana bleu au premier plan!) que j’ai visité en 2013. Son employé est en train de travailler un ciseau à bois au marteau mécanique.
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M. Uozumi, fabriquant des réputés rabots Tsunesaburo, et moi-même, un peu pompettes en train de jaser au bar en attendant nos yakitoris. 

Il ne sera question ici, histoire de nous contraindre un peu, que des outils absolument nécessaires à la taille d’une charpente de bois (à partir de poutres déjà équarries ou sciées). En voici la courte liste :

Une scie

Un ciseau à bois

Un maillet

Une pierre à aiguiser

Un vilebrequin

Une équerre

Un ruban à mesurer

Un crayon

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Il suffit d’un investissement de quelques centaines de dollars pour se lancer dans la fabrication de charpentes massives assemblées.

Avec ces outils, il est théoriquement possible de fabriquer la grande majorité des assemblages principaux, et, donc, à peu près n’importe quelle structure de bois.

Les scies japonaises coupent, à la différences des nôtres, sur le mouvement du retour vers soi. La différence est évidente et convaincante à l’essai, d’où la grande popularité de ce type de lame partout dans le monde. Il est toujours plus facile de ramener précisément un objet vers soi que de le propulser vers une cible à distance. La scie, lorsqu’on la tire, veut toujours revenir vers soi. L’ouvrier se place donc derrière sa coupe, bien centré, et peut mettre toute sa force sur la scie sans craindre que celle-ci ne dévie de sa course. Cette aisance permet un avantage dans le design de la scie : étant moins sujette aux problèmes de contrôle, elle peut être beaucoup plus fine, et ainsi trancher beaucoup plus vite (car elle a beaucoup moins de bois à couper!). Cela dit, gare à celui qui repousse la lame avec la même force qu’il la tire : si elle rencontre la moindre résistance, elle peut plier et même briser d’un coup sec. C’est un rythme fascinant: lorsqu’on tire, on met toute la gomme, et quand on pousse, on relâche la tension, soulève un peu la lame et la glisse délicatement vers le fond du trait. Utiliser une scie japonaise demande donc de rester en tout temps alerte (ce qui est une bonne chose de toute façon quand on scie!), mais offre une précision et une vitesse de coupe inégalée.

Un tenon de trois pouces par sept pouces avec épaulement se coupe en six traits de scie. C’est un exemple parfait où l’outil manuel peut être plus rapide que la machine. Une scie ronde ne peut tailler un tel tenon entièrement, il restera toujours une section à terminer à la main. Parfois, la simplicité d’utilisation l’emporte. Pas de masque, pas de coquille, pas de fil éléctrique, pas de poussière.

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Quand les fibres du bois sont droites, saines, sans nœuds et bien sèches, il est possible de scier directement à la ligne pour obtenir la bonne dimension immédiatement. Sinon, quelques coups de ciseau seront nécessaires, comme sur cet exemple.

Le ciseau à bois est mon outil préféré, peut-être parce que jusqu’à l’âge de 18 ans, je ne savais pas du tout ce qu’était un ciseau à bois. N’en ayant jamais vu (on vient de loin!), j’essayais de m’imaginer quelle forme pourrait avoir un couteau pour le bois. J’en ai finalement récupéré deux ou trois dans les vieux outils de mon grand-père, et j’ai été charmé par l’élégance et la simplicité du design. Un ciseau à bois, c’est un tranchant droit, un manche droit et c’est pas mal tout. C’est si simple, et pourtant si délicat à utiliser, du moins à maîtriser. Mis à part des différences au niveau de la forge, les ciseaux à bois sont grosso modo pareils partout sur terre. Leur utilisation ne s’explique pas. La première mortaise que j’ai creusé était horrible, chaque fibre était arrachée, il n’y avait aucune face plane et la tâche avait été pénible et terriblement longue. Aujourd’hui, mes mains savent bien mieux où aller, elles connaissent les pressions qui doivent être appliquées, les angles de coupes efficaces…

Surtout, le ciseau a bois est l’outil qui en dit le plus, selon moi, sur le bois. Connaître une essence de bois, c’est (entre autre) savoir comment la travailler sans que ce ne soit un combat. Ce n’est pas seulement une question d’observation du sens des fibres et de leur densité, mais une habitude, une relation, un peu comme jouer d’un instrument de musique ou maîtriser la cuisson des aliments. Ça s’apprend en le faisant.

Le maillet, simplement, sert à frapper sur le ciseau à bois. Il n’a qu’à être confortable et d’un poids adéquat. Les charpentier occidentaux utilisent souvent des maillets de bois, que je trouve personnellement bien trop léger pour leur taille. J’utilise simplement des marteaux japonais en acier, mais n’importe quel marteau ferait l’affaire.

La pierre à aiguiser est absolument nécessaire, car un ciseau à bois émoussé est tout simplement inutilisable, parfois même dangereux. L’art de l’aiguisage est un monde en soi, fascinant et ardu. De très nombreux objets tranchants modernes sont conçus pour ne pas avoir à être aiguisés (c’est-à-dire qu’ils sont fait d’aciers trop durs dont le tranchant durera longtemps, mais qu’ils seront par la suite rendus obsolètes et jetés), c’est dire à quel point c’est un élément important. Un ciseau à bois aiguisé à la pierre peut durer des décennies à un menuisier professionnel, si celui-ci accorde de nombreuses heures de travail à son entretien.

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Un de mes ciseaux, qui après 4 ans d’usure est encore comme neuf.
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Un ciseau à la moitié de sa vie.
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À la fin, la lame est si courte que le ciseau n’offre presque plus d’appui… ces ciseaux courts ne sont utilisables que par ceux qui leur ont donné leurs formes…

Le vilebrequin est une perceuse manuelle, qui, équipé d’une mèche affûtée, transperce 6 pouces de cèdre en moins d’une minute. Il est nécessaire d’avoir un outil pour faire des trous, car plusieurs assemblages sont barrés avec des chevilles de bois franc. Personnellement, je perce des trous ronds avec l’humble (et un peu croche!) vilebrequin de mon grand-père, puis, au ciseau à bois, j’équarrie ces trous pour y insérer des chevilles carrées, autre élément esthétique emprunté au Japon, mais aussi à l’ébénisterie occidentale. Si vous avez une armoire de pin antique québécoise traditionnelle chez vous, allez jeter un coup d’œil: les chevilles seront très probablement carrées.

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Trou carré dans un poteau de pin blanc pour une cheville de cerisier. Une fois nettoyé au ciseau, on ne voit plus l’oeuvre du vilebrequin.

Il faut nous rendre à l’évidence : je n’aurai pas le temps de parler de tout sans en endormir quelques-uns 🙂 Remettons les outils de traçage à une autre fois. D’ici-là, une prochaine entrée sera consacrée à vous présenter le pavillon que je suis en train de fabriquer.

Merci de votre lecture! Vos commentaires sont toujours les bienvenus!

 

 

C’est quoi une charpente?

La charpente est le squelette structural d’un bâtiment. C’est un système de membres connectés entre eux qui permet à un volume de préserver sa forme, de supporter les forces des vents, des neiges ou encore des tremblements de terre. La charpente en tant que telle n’est qu’une composante du bâtiment, elle dépend généralement d’autres éléments tels la toiture ou les fondations pour assurer sa cohésion. La structure en tige de métal ultra-légère d’une tente de camping est une charpente, tout comme les milliers de piliers, de poutres et de chevrons d’une pagode japonaise. Une charpente n’est pas monolithique, elle reçoit et distribue les charges via ses membres (on dit qu’elle est ponctuelle), à la différence, par exemple, de murs en maçonnerie. Le comparatif le plus évident est le corps animal, dont les os forment un genre de charpente. Bien qu’étant les éléments les plus rigides de l’ensemble, les os, tout comme les poutres, ont leur plasticité, leurs faiblesses, leur limites, mais aussi leur potentiel de réparation et d’adaptation. Dans plusieurs temples japonais, certains bas de poteaux des portails extérieurs ont été remplacés, et l’assemblage apparent qui résulte de cette réparation impressionne les visiteurs : il est exactement comme une cicatrice, signe de vulnérabilité et de force à la fois.

Les maisons modernes sont encore en majorité construites autour de charpentes, mais celles-ci sont constituées de pièces plus petites et plus nombreuses que pour les maisons d’autrefois. L’utilisation de montants de 2×6 aux seize pouces (méthode conventionnelle moderne) possède plusieurs avantages : les matériaux sont légers et aisément manipulables, le coût de chacun d’eux est minime, et ainsi les erreurs de coupe n’ont qu’un impact négligeable, les forces sont réparties beaucoup plus uniformément vers les fondations, ce qui permet une « solidarité » entre les membres : si, dans un mur du genre, un des montants vieillit mal, fend sous un clou, ou qu’un de ses nœuds diminue grandement sa capacité structurelle, il sera « pris en charge » par ses voisins, nombreux et rapprochés.

En charpente massive, comme le nom le dit, les pièces de bois sont larges, longues, lourdes et fortes, même individuellement. Si on compte les pièces du squelette du toit d’une vieille église européenne, on arrivera probablement à un nombre moins élevé que pour les « truss » préfabriquées d’un banal bungalow nord-américain. On pourrait construire aujourd’hui des charpentes de toits d‘églises aux formes traditionnelles (je suis d’ailleurs persuadé qu’on le fait fréquemment) avec ce système de truss sans y perdre quoi que ce soit en terme de qualité structurelle, et en y gagnant énormément niveau coûts. Les mauvaises langues (dont parfois je fais partie!), diront que ce n’est que quand les grands projets modernes auront traversés les siècles (et même les millénaires) que nous saurons vraiment ce qu’il en est de leur durabilité. Je suis curieux d’avance pour mes petits-petits-petits-(…)-enfants!

Si l’on retourne à la définition de base de la charpente, on y retrouve donc un ensemble de membres connectés entres eux. Si les membres d’une charpente moderne sont bien différents de ceux d’une maison du 15ème siècle, les connections qui les lient le sont tout autant. Alors que la majorité des grands peuples se sont fiés depuis quelques millénaires sur l’art de lier les pièces de bois entres elles via des assemblages sculptés, nous avons tous basculés tranquillement depuis quelques centaines d’années vers l’utilisation d’éléments de jonction en métal : clous, vis, tire-fonds, plaques d’acier, câbles, etc. Ceux-ci parviennent à parfaitement remplacer les anciens assemblages, du moins au niveau structurel. Ils ont également ouvert la porte à de bien plus larges possibilités de design. Les formes et espaces complètement fous de certains bâtiments modernes auraient donnés des maux de têtes terribles aux charpentiers d’antan; ils n’auraient simplement pas su les recréer.

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Le musée Oscar Niemeyer, architecte brésilien célèbre dont la quasi totalité des ouvrages auraient été impossible à fabriquer en bois assemblé, non pas à cause de leur taille, mais de leur formes.

Voilà pour les grandes lignes. Ce dont il sera question sur ce blogue, vous l’aurez deviné, c’est de charpentes beaucoup plus proches des anciennes traditions. Je dis beaucoup plus proche, car les structures que nous fabriquons ne sont pas traditionnelles. Nous ne respectons aucun code, aucun style ni technique en particulier. En fait, notre approche passéiste est étonnamment moderne (!) : c’est le luxe de la mondialisation, soit l’accès à l’information et l’ouverture aux autres cultures, qui nous permet d’intégrer à nos designs des éléments empruntés aux traditions de différents peuples.

J’aime beaucoup emprunter une direction et la pousser aussi loin que possible. Ainsi, je m’efforce de réutiliser régulièrement certains éléments qui me parlent et auxquels je crois, comme le contreventement horizontal et les poutres courbes (aux formes naturelles), deux éléments définitivement japonais à la base. Je crois que c’est en refaisant les mêmes gestes encore et encore que l’on développe ses compétences en profondeur. J’estime que chaque projet que je réalise doit être mieux réussi que le précédent, mais parfois cette amélioration est délicate : quelques pouces en moins dans le débord de toit, un assemblage qui résistera un peu mieux à la torsion, une poutre principale juste un peu plus massive… etc.

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Le contreventement horizontal sur la gauche, et une pièce à la courbe naturelle sur la droite.

 

(Il serait ennuyeux de présenter ici les différents membres d’une charpente massive avec leur nom (en trois langues), leur dimensions standard, d’où qu’ils viennent et pourquoi qu’ils sont là. On examinera plus en détail les éléments de structure du prochain projet de pavillon en temps et lieu.)

Cette (très) maigre présentation de la charpenterie ne se terminera pas par un jugement sur ce qui est mieux et ce qui est moins bon. Il peut être bien emballant de débattre des avantages et inconvénients de chaque méthode et approche (et ne vous laissez pas berner par la simplicité de ce court texte, il y a des milliers de façons de construire une maison: en bois, en métal, en pierre, en béton armé ou pas, plastique imprimé, pneus recyclés, terre battue ou crépis de crottin) mais cela ne m’intéresse pas vraiment. Si il y a dans mon métier une part d’engagement, je ne la vois pas comme étant « ce que je fais » versus « ce que d’autres font », mais bien comme l’idée qu’il serait intéressant d’encourager le travailleur manuel d’aujourd’hui à creuser, à plonger dans son métier, à se laisser guider par lui, avant tout, avant de le maîtriser, avant de vouloir le contrôler et en faire un simple outil à richesse. Ce qui m’embête avec le métier de constructeur québécois moderne, c’est que rien, ou si peu, dans sa structure, sa culture, ses lois et ses politiques, n’invite ses ouvriers à y gagner plus qu’un salaire assuré. L’ensemble de ce système est basé sur l’argent et le contrôle, au grand dam d’une grande variétés d’éco-constructeurs, scientifiques, artisans, auto-constructeurs, honnêtes travailleurs, patenteux et autres curieux.

Merci de votre lecture et de vos commentaires!

 

 

Bienvenue!

Salut à tous!

Je me présente, Antoine La Mothe, charpentier artisan. Je débute ma saison 2017 en lançant ce blogue où je compte partager, au fil des semaines, les aspects les plus singuliers et les plus captivants de mon métier.

Tout d’abord, une petite présentation personnelle, pour vous mettre en contexte. Je suis artisan depuis environ 6 ans, membre du CMAQ depuis l’an dernier. J’ai travaillé, presque toujours seul et à mon compte, dans divers ateliers de la région de Sutton en Estrie, en attendant de m’installer dans celui qui m’appartiendra et que nous devrions construire au courant de la prochaine année.

Premier atelier
Projet de cabanon dans mon premier espace de travail en 2011 au coeur du village de Sutton

Je me suis intéressé à la charpente traditionnelle à la fin de l’adolescence, principalement par désir de m’auto-construire un refuge dans la nature, rêve qui m’apparaît aujourd’hui comme assez répandu chez les jeunes (hommes, généralement) qui quittent leurs parcours scolaire sans trop savoir ce qu’ils sont, ni où ils s’en vont. Je n’ai jamais construit ce refuge personnel, car mon esprit, un peu par hasard, s’est arrêté en chemin : dès mon premier projet (amateur) de charpente massive, j’ai cru percevoir le potentiel qui se cache derrière une méthode de travail artisanale. Je me suis équipé des outils de base, je me suis trouvé un premier espace où travailler et j’ai cherché d’autres contrats.

Deuxième atelier
Projet prêt à être livré et assemblé, en 2013

Six ans plus tard, je comprends beaucoup mieux ce qui m’a appelé vers le métier, et je sais aujourd’hui que la richesse que j’en retire ne provient pas directement des tâches particulières associées à l’ouvrage de charpente, mais bien de l’état d’esprit avec lequel je m’efforce de les effectuer. J’aurais pu, plus jeune, rester accrocher à la poterie, à la forge, à la cuisine ou même à l’enseignement ou à la comptabilité, pour au final en être autant satisfait : c’est l’approche qui compte. Le métier de charpentier, il est vrai, fitte particulièrement bien avec la façon dont je fonctionne, que ce soit au niveau du corps ou de l’esprit, mais cela est très personnel. Je me considère très chanceux d’avoir comme activité principale un ensemble de tâches et défis qui me plaisent et m’amusent constamment.

Ce que je m’efforcerai de vous présenter ici, ce sont les différentes étapes qui mènent à la réalisation d’un projet de charpente typique de mon atelier. Mon approche diffère de celle généralement préconisée au Québec. J’ai trouvé, via des blogues et des communautés d’artisans, plusieurs cas d’entreprises personnelles similaire à la mienne, mais elles sont presque toutes basées aux États-Unis et en Europe. Cela dit, sans en avoir de preuve, je crois qu’il reste peut-être dans notre province quelques artisans charpentiers d’une ancienne vague, éparpillés sur le territoire, et cachés car ne s’affichant sur aucun média. Je me trompe peut-être : l’histoire singulière du Québec n’a malheureusement pas permis à une vraie culture artisane de s’instaurer et de persister, mis à part peut-être dans quelques domaines bien particuliers. L’absence de guilde traditionnelle et d’un système de transmission des connaissances structuré a finalement permis au mode de travail industriel de prendre la quasi totalité des parts de marché (dans la quasi-totalité des secteurs!). Je sais toutefois qu’une renaissance de l’artisanat est définitivement en cours en occident, et que le Québec est dans le coup. Je le vois beaucoup dans la restauration : des boulangers au four à bois, des agriculteurs permacultivateurs, des brasseurs de bière maison, etc. Dans mon domaine, quelques exemples se démarquent, comme les Artisans du Fjord qui forment un merveilleux regroupement de bâtisseurs à la main.

J’ai encore, après tout de même plusieurs années et projets à mon actif, beaucoup de difficulté à définir l’esprit artisan. Il est dur à saisir et frustrant à intellectualiser, possiblement car il consiste en fait souvent à éviter l’intellect au profit d’autres types d’intelligences. J’ai tout de même trouvé, dans des témoignages et écrits japonais et français, beaucoup d’histoires et anecdotes qui relatent de sentiments similaires aux miens. Un exemple :

« La décoration, la composition esthétique de la construction tout entière de la pagode nippone, tout dépendait et dépend d’un architecte ignorant la géométrie, la physique, l’art de dessiner, la mathématique, parce que l’architecte traditionnel ne reçoit aucun enseignement… Il doit tout inventer lui-même. »

Ce passage du bizarroïde « Principe Unique de la philosophie et de la science d’Extrême-Orient » par Georges Oshawa est, malheureusement, exagéré et sensationnaliste, mais il révèle tout de même quelque chose d’intéressant : la possibilité d’une connaissance pratique poussée et complète sans nécessairement passer par l’apprentissage théorique, au cours duquel on insère trop souvent dans le cerveau de l’élève des techniques dont on ne se soucie guère qu’il comprenne leur origine et qu’il en fasse la découverte. En gros, l’acte d’apprendre est aussi important que la chose apprise. L’auteur exagère quand il affirme une absence d’enseignement… en vérité, les apprentis charpentiers ont de très longues formations, mais elles sont énormément basées sur l’observation, l’imitation, et, en effet, la répétition des mêmes erreurs que celles qu’ont rencontrés leurs maîtres, et les maîtres de leurs maîtres. J’ai l’intuition qu’il y a dans cette idée le potentiel d’un apprentissage moins superficiel et plus stimulant que celui que l’on retrouve généralement dans nos classes, du moins pour les métiers manuels.

Bien qu’assez désagréable au quotidien, mon expérience de travail avec un charpentier français Compagnon du Devoir m’a tout de même révélée une notion fondamentale de leur façon de transmettre les connaissances : c’est à l’élève d’aller chercher l’information. L’homme avec qui j’ai travaillé pendant six mois était insatisfait de son poste, des travaux que nous réalisions, il était en période de désinvestissement total dans l’entreprise (qui culmina par sa démission), mais malgré sa négativité tenace et ses sautes d’humeur, il prenait plaisir à tester ma curiosité, à susciter en moi des questionnements. Il ne me révélait pas de secrets (il les gardait pour lui car il les avait chèrement acquis en une décennie de formation!), mais il m’offrait les occasions de les découvrir par moi-même. Il avait un sale caractère et nous ne nous sommes plus jamais reparlé, mais j’en garde un bon souvenir!

Mon approche, donc, est basée sur deux principes : le « sur-mesure » et la qualité.

Le « sur-mesure », c’est d’aborder absolument tous les éléments de la construction comme étant uniques, imparfaits et souvent complexes. Prendre conscience de cette réalité, c’est prendre conscience qu’il est regrettable de traiter ces éléments comme des systèmes standardisés. C’est un peu l’opposé de l’industrialisation. Les outils, les matériaux, le design général de l’ouvrage, son implantation dans le décor, les assemblages de bois utilisés, tout est unique. Deux rabots ne donnent pas le même résultat, deux nœuds dans une même poutre de pin n’auront pas le même impact structurel, deux chevrons ne tordront pas dans le même sens… etc. Au final, oui, c’est plus long, mais c’est une réalité que j’adore défier : améliorer le rendement, accélérer la construction et ainsi diminuer les coûts sans passer par la standardisation. Ce qui résulte de cette approche, ce sont des projets qui possèdent une identité cohérente.

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Pavillon au style balinais, dont tous les éléments de design (la vue du bâtiment à partir de la maison, versus ce qu’on y voit quand on y est assis, les poteaux aux formes naturelles, le plafond en mandala, le plancher surélevé, la texture du bois et même le trajet qui mène au pavillon) ont été élaborés dans le sens de l’utilité du projet, soit la méditation.

L’autre aspect, c’est la qualité, c’est-à-dire le soucis d’atteindre les plus hauts niveaux de solidité, de durabilité et d’écologie possible. Ces caractéristiques seront toujours fortement influencées par les budgets, mon objectif est donc de me rapprocher le plus possible du potentiel selon les limites applicables. Sur tous mes projets, j’essaie d’utiliser du bois local, relativement sec, de bien le protéger des intempéries (via un design réfléchi en ce sens) et de l’assembler en une structure dont la forme restera la même pour des centaines d’années (oui oui! Il suffit d’un bon entretien et d’éviter les catastrophes!). La notion d’esthétique est évidemment plus délicate à évaluer sur une échelle qualitative, car je crois qu’elle naît d’un alliage bien subjectif des goûts du client et de ceux de l’artisan, mais il est tout de même vrai qu’un des obstacles les plus féroces à la longévité des bâtiments est… leur laideur. Une quantité hallucinante de matériaux en parfaite condition sont détruits et jetés chaque jour parce qu’ils ne sont plus à la mode, c’est-à-dire parce qu’ils ont été conçus et posés sans vision esthétique à long terme. C’est là un gros défi à relever, mais il a une dimension écologique surprenante et il me semble nécessaire d’en tenir compte en tout temps.

J’ai en tête, pour les premières entrées de ce blogue, de définir ce en quoi consiste une charpente massive, puis de vous présenter les outils que j’utilise. J’entreprend actuellement la construction d’un petit pavillon de jardin en cèdre, et je vais aussi en détailler ici certaines étapes intéressantes.

Le but de ce blogue, c’est de créer des liens, et de susciter des réactions, des questions, des critiques. Je vous invite donc tous fortement à partager vos commentaires, de tout ordre qu’ils soient (dans le respect bien sûr!), dans la section indiquée au haut de la publication.

Je vous remercie de votre lecture, et vous invite à la poursuivre!

Antoine La Mothe